J-1 :
Inscrit depuis début novembre, je suis assez
nerveux depuis quelques semaines à l’idée de faire mon premier marathon. La
veille du grand jour, je pars courir 40 minutes tranquil’, histoire de tester
les sensations. Résultat très inquiétant : j’ai les jambes lourdes, pas de
jus et je rentre après seulement 30 minutes. Quelques étirements pour me donner
bonne conscience -> gros tiraillement dans le quadriceps droit. Je flippe au
point de me demander si j’ai une chance d’aller au bout le lendemain. Par MSN,
Richard me dit que ‘c’est normal, c’est le stress’. J’ai beau me le répéter,
rien à faire, j’ai toujours mal dans cette p…. de cuisse. Je bois beaucoup
(près de 3 litres) et passe mon après-midi sur le canapé, jambes en l’air
devant la télé. Le soir : soupe de légumes, pasta, gâteau de riz, Michel
Drucker et au lit vers 23H.
Dimanche
matin : the D-day!
J’ai rêvé que je manquais le départ de la
course : quand je me pointe ils sont déjà tous partis, et salut, à l’année
prochaine. Pourtant, j’ai conscience que je suis en train de rêver, que tout
reste à venir et qu’il faut surtout continuer à dormir, ce qui fait que je dors
bien.
A 6h, le réveil sonne et je me lève immédiatement.
Je prends mon petit dej’, une infâme mixture énergétique goût praliné (mais qui
s’avérera efficace), puis c’est l’attente, interminable jusqu’à 8H45. Enfin sur
la ligne, l’ambiance est excellente, et je profite de l’instant. Je m’assoie au
milieu des Champs-Élysées et me laisse bercer par la voix du speaker, entendue
tant de fois à la télé où dans le stade de France.
Enfin le coup de canon libérateur et c’est
parti : j’ai décidé de courir aux sensations et j’adopte un rythme qui
doit m’amener à 3h05 / 3H10. Je réalise que c’est rapide et que le cœur est
monté un peu haut, mais tant pis, si je dois me prendre le mur, ce sera en
klaxonnant, à fond sur l’accélérateur. Un bon présage : aucun signe de
blessure à l’horizon et d’ailleurs je n’en aurai aucun de toute la course
(tiens, tiens, ça me rappelle une autre remarque de Richard).
Les 5 premiers km sont du pur bonheur. Paris sans
voiture, les Champs, la Concorde et la rue de Rivoli. Déjà la foule sur les
trottoirs, et je passe à 50m de chez moi , près de la Bastille. Là, je vois
Sabrina qui a eu la bonne idée de se placer au même endroit que pour le
semi-marathon. Premier ravitaillement et direction la Nation. A Ledru-Rollin,
un orchestre joue Dancing Queen d’Abba, et je me marre tout seul (private joke
pour Sab’).
Je laisse les 10 km derrière moi et nous arrivons
au Château de Vincennes, mon terrain d’entraînement tant à vélo qu’en CAP.
Comme prévu, j’aperçois mes amis Céline et Maël qui sont présents à ce rdv si
matinal pour eux !
Dans le bois, je trouve le temps long. Il n’y a
pas de spectateurs, juste des manifestants pro-Tibet qui prennent soin de ne
pas gêner les coureurs. Nous arrivons Porte de Charenton : là commence une
des plus belles portions du parcours. La foule est dense autour du portique du
Semi, et l’idée d’avoir fait plus de la moitié me soulage. Les spectateurs se sont
massés des deux côtés et nous encouragent bruyamment : c’est très fort et
j’en ai des frissons. J’aperçois Richard dans la montée, je l’appelle et on a
même le temps d’échanger quelques mots. A ce moment là j’ai encore bonne mine…

En repassant à la Bastille, ça hurle de partout,
les gens agitent les objets publicitaires distribués par les sponsors, on se
croirait à l’arrivée d’une étape du Tour. Dans ce brouhaha, j’entends ma sœur
qui est là avec Arnaud et Sabrina. Ca fait plaisir de les voir, et pour un type
qui vient de courir 25 km j’ai littéralement l’impression d’avoir des ailes.
Puis arrivent les quais de Seine. A l’Hôtel de
Ville, je cherche mon pote Thibault dans le public, mais j’ai l’impression
qu’il a eu une panne d’oreiller. A nouveau, je m’ennuie un peu et la succession
des tunnels n’a rien de plaisant.
A l’approche du 30è km, j’assiste aux premières
défaillances et je suis étonné de voir ces coureurs transformés en marcheurs.
Je me sens plutôt bien : la fatigue se fait sentir sérieusement depuis le
25è, mais je me dis que j’irai jusqu’au bout sans problème et je ne baisse pas
de rythme. En fait, l’expérience réelle du marathon reste à venir.
Entre le 33è et le 34è, au passage devant les
tribunes de Roland-Garros, c’est le coup de frein, brutal. Je ne peux plus
lever les genoux, le cœur refuse de monter dans les pulsations, et tout le
monde me double. Depuis le départ, je suivais la ligne bleue de la trajectoire
idéale ; désormais je suis débordé de droite de gauche, si bien que je me
range sur le côté pour ne pas gêner les autres coureurs.
Alors commence un long calvaire de 8 km. Autour de
moi, de plus en plus de coureurs s’arrêtent ou marchent, et la tentation est
très forte d’en faire autant. Je crois arriver au 38è km : pour la première
fois j’ai perdu le compte, je ne suis qu’au 37è. Dans le Bois de Boulogne, les
meneurs d’allure 3H15 me dépassent, ils parlent facilement et remontent le
moral de tout le monde. Je suis un peu déçu, mais je réalise que pour la
première fois de ma vie je viens de courir 39 kilomètres d’affilée, alors quand
même ... Je serre les dents, les poings et tout ce que je peux serrer pour
avancer.
Malgré mes bonnes résolutions, je finis par
craquer et je commence à marcher. Le seul clampin venu là me voit et m’interpelle
par mon prénom (merci pour le prénom sur le dossard !). S’ensuit un
échange surréaliste avec ce type que je ne connais pas :
« Lui : Allez Stéphane, c’est le
40è, c’est pas le moment de marcher !
Moi : c’est dur… (quelle inspiration !)
Lui : Allez Stéphane, c’est presque fini,
recommence tout de suite à courir ! »
En réponse à son insistance, c’est le mental qui
prend le dessus je repars immédiatement dans un semblant de course que je
tiendrai jusqu’à l’arrivée.
A quelques hectomètres de la fin, je vois mon père
pour la première fois (en fait, j’apprendrai plus tard que nous nous sommes
manqués du côté de la Bastille). Lui aussi m’encourage tout ce qu’il peut,
certainement surpris de mon teint cadavérique et de ma foulée ultra-rasante.
Sabrina, Marie et Arnaud sont là aussi, et je suis touché de leurs efforts pour
me voir en différents points de la course. Enfin la sortie du Bois de Boulogne,
dernier rond-point devant un public génial. J’essaie de profiter un peu mais je
n’ai qu’une hâte : en finir avec ce calvaire qui dure depuis près d’une
heure et pendant lequel j’ai perdu plus de 1000 places.

A 300 m de la ligne, il me reste 1’30 pour finir
en moins de 3h20'.
A ce moment-là, c’est plus facile à dire qu’à faire, mais je me lance dans un
« sprint » final et désespéré. Le marathon est bouclé après 3 heures
19 minutes et 41 secondes.
Sitôt la ligne franchie, quelques giboulées
tombent pour la première fois de la matinée. D’un seul coup, j’ai très froid et
incroyablement mal aux jambes. Mais je vais sûrement mieux que ce type que je
vois vider le contenu de son estomac sur les pavés.
Très vite, je retrouve Sabrina, puis Thibault qui
a commis son exploit sportif du jour en rejoignant l’arrivée à vélib’, par le
col de l’Etoile ! Le vélo, c’est bon pour la récup’, et je réinvente
immédiatement ce concept.

Rapidement, la souffrance et la déception
s’effacent devant la satisfaction d’être allé au bout, dans un temps qui reste
convenable pour une première. Déjà pointe l’envie d’améliorer mon chrono, mais
d’abord je raconterai longuement cette expérience à qui veut bien m’écouter,
car c’est aussi l’un des grands plaisirs du marathon.
Stéphane
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